Pratique architecturale expérimentale (V) / 2008-2009 /
Schizo-Architecture / Dépeçage
(maison des arts de Beyrouth / Concours)

 

Le savoir postmoderne reste dans le giron de la raison moderne et sa recherche de solutionner les complexités organiques croissantes dans un système intégrant la différence en écho aux synthèses disjonctives de l’ère capitaliste. Dans le champ mondain de la cybernétique, le miracle occidental reporte au plus loin le malheur de la guerre.  Ses bulles deviennent de plus en plus paranoïaques, tant dans les subjectivités des peuples que des appareils d’état, toutes opérant dans des champs de contrôles et d’identifications des flux de choses et de propositions de plus en plus assujettis. La transversalité des savoirs partagés dans le processus de pensée en architecture et en urbanisme fait émerger cette lame de fond cognitive qui parcourt l’intelligibilité de toute proposition occidentale : l’empire cybernétique rentre dans les moindres plis de la raison.
L’architecture peut être autre chose que la manifestation fonctionnelle où le contexte demeure une orientation asservie à une vision mondaine qui replie la souffrance dans les soutes d’un futur meilleur. L’architecture peut s’abstenir d’être la manifestation d’un récit subsumant la modernité dans un tourbillon programmatique. La contextualité ou la congestion, ces deux formulations devenues impérieuses du savoir sur l’architecture s’occupent d’un ici et maintenant avec des règles du jeu du langage occasionnelles et participent moins d’une remise en question des processus de la pensée que d’une occasion de précipiter la production spatiale dans le tumulte de la nouveauté. Les nouveaux modes de pensées systémiques œuvrent dans le champ du savoir en architecture pour expliciter les nouvelles totalités que l’homme désespère de trouver. Notre occupation est d’expérimenter des constitutions libérées de toutes formalisations légiférées par des mécanismes de la raison, aussi confus soient-ils dans le bruit blanc assourdissant issue de la masse de connaissances stockées et communicables.

L’architecture de ce centre n’a pas comme objet de faire un procès de la représentation du monde, de dessiner une allégorie de la complexité ou  d’intégrer le chaos dans un système spatial. Le mode d’expérimentation cherche une constitution propre à une organisation dans un souffle d’intentions. Là où le sens se détache de toute forme de significations, dans une politique de désœuvrement qui nous rapproche de Blanchot ou de Burroughs. Dans une stratégie de distribution nomade de sens : les choses et leur sens se répartissent dans un espace ouvert alors que la raison intégrante continue de répartir les choses et leur sens dans un espace fermé.

Seul persiste l’évènement de la genèse avant le silence des significations dans la machine des agencements spatiaux et des milieux perceptibles. Au programme fonctionnel de cette machine, nous superposons un programme de consistance. Les organes s’organisent selon quatre surfaces marquant les  limites du terrain. Vont venir s’accrocher sur elles les différents ensembles. Sur ces plans, des populations d’organes s’apprêtent à s’étendre et à peupler le milieu. Sur ces quatre étendues se distribuent les affects. L’affect mélange inlassablement des perceptions et des sensations de concepts et des bouts de récits. Chaque région d’affects qualifie les familles organiques et définissent leur attributs fonctionnels et leur  propriétés physiques.  Un ensemble d’évènements pris dans le réel de Beyrouth imbibent de leurs sens hétérogènes les organes.

Chaque surface met en jeu des matières, des sensations et des forces de déploiement singulières en rapport à leurs propriétés telles que leurs tailles, leurs usages, leurs capacités d’accueil, leur prestige social. Le bloc Bleu/mer/ manifeste le rapport homogène d’une surface liquide et de son contrepoids gazeux. Des tourbillons contre des turbulences qui génèrent des écumes. Constamment des blocs de bleu et de gris et de verts gris.  Et un endroit, à la limite des deux états de matières, où le réel rappelle à l’homme de se souvenir de la liste indéfinie des hommes espérant que  les vagues suspendent leurs approches imminentes et funèbres.  La surface de guerre martèle la matière pour qu’elle s’équilibre dans le rapport des masses qui se disloquent.
« Tout » se contient dans la fragmentation bloqué par un grain de sable ou une clef de voûte. L’identité de « Tout » trouve sa valeur dans l’appui transféré sur les collatéraux, sur le flux de pesanteur toujours déversé ailleurs; transfert de guerre ou opération morale de l’Europe qui entretient au près de ses peuples le mirage de la paix. Tant que la balle crève l’air et ne rencontre pas la masse, l’évènement de la percée et de la déchirure n’opèrent toujours pas. La grille annonce la volonté de rendre silencieuse toute prolifération de vie non organisé. La grille sépare et distribue les différences selon une échelle extensive et dénombrable. Elle fait taire toute forme de narration. Elle renvoie à sa propre visibilité où la raison a fini par dissoudre toute chose dans une figure infiniment homogène La quatrième population de singularités trouve sa place dans l’interstice des trois autres. Et qui les emportent toutes dans l’ubiquité de l’entre deux. Ligne nomade de bricolage, elle contredit toutes les autres, se soumet à leurs puissances  mais les contraint tout le temps à se différencier à son contact. Famille qui ne se nomme pas mais qui effectue.

Cut-up / contact

Chaque ensemble au fil de son extension quantitative vers le milieu verra son identité invariablement dérivée au voisinage des autres ensembles. Inévitablement, une stratégie de contact opère. Le Cut-Up emprunté à Burroughs n’est  pas une analogie langagière mais une stratégie permettant aux différents organes de se rencontrer dans le hasard du pli. Cette économie permet de faire de la rencontre un évènement et d’inventer de nouvelles différences libérées du contrôle identitaire des flux qui s’enregistre aussi bien dans les formes du roman que dans le corps de l’architecture. On n’écrit pas les évènements, on les produit. La distribution des singularités devient le champ d’une possibilité de multiplicités, devenir permanent d’une chose qui ne cesse de changer d’état sous l’intensité d’un évènement.

Le Cut-Up fait passer quelque chose. Etant entendu comme une force ouvrant une brisure dans le processus d’identification, il supporte toutes les dispersions fonctionnelles et impose une politique de voisinage nécessaire à l’expansion. Dans la modalité de cette opération, les subjectivités sont contrariées dans leurs schémas d’existence et leurs modèles de représentations par l’invention hasardeuse de voisinages improbables de différences émergentes.

S’émancipant de toute totalité organisationnelle, le sens de la distribution se fait par mise en relation d’organes de famille identique ou étrangère. Chaque plan organisera sa progression fonctionnelle selon un régime de voisinage. L’espace se déploie grâce à un principe de contact qui ouvre à chaque fois sur un autre sens. L’évènement exprime l’altération organique tout en  définissant dans la série indiscernable des voisinages des degrés de différenciation capable de nouveaux passages d’affects. Dans les mouvements coextensifs des séries organiques, la forme apparaîtra dans son fonctionnement singulier. Chaque famille organique s’actualise dans la distribution simultanée et le voisinage des autres. Et aucun principe supérieur d’intégration à une structure ou un système d’idée et de figure spatiale n’intervient dans ce principe de voisinage.
Les organes se branchent les uns aux autres et libèrent des zones de contact insoupçonnables pour la raison. Les organes les plus gros s’accrochent en premier sur les surfaces originelles et les nombres de rencontres augmentent en même temps que les organes plus petits apparaissent et s’entrelacent. La densité organique croît au fur et à mesure de l’expansion vers le centre. Avec leurs propres vitesses, les rapports de voisinages affairent les identités. Le nombre de rapports de voisinage est incalculable, les multitudes excèdent le nombre et rendent impossible de trancher pour hiérarchiser les différentes fonctions. Ne plus faire de plan ou ne plus rendre la création trop calculable. Le mouvement général de distribution suit une ligne de moindre résistance des organes à se fondre dans une règle générale de relations. A chaque rencontre, la pensée a comme défi de contracter dans l’économie d’une moindre intégration les singularités. A chaque rencontre, la raison doit œuvrer dans l’économie de ses possibilités tout en évitant la tentation d’organiser  les parties en fonction de l’unité d’un tout. A chaque fois qu’un organe se heurte à l’expansion spatiale d’une autre, le rapport de force qui les confronte reste le plus neutre possible, c'est-à-dire que les efforts d’articuler les différents organes minimisent la transformation de l’un et de l’autre. A chaque voisinage, les forces qualitatives se confondent pour affirmer la nature de chaque chose. La cohabitation se lit dans la chair de chaque protagoniste concerné par la rencontre.

Au bout de l’extension organique, un ensemble indénombrable d’éléments différenciés au fil des rapports de voisinage s’agencent sans que l’on puisse discerner leur appartenance originelle à un plan périphérique. L’interférence des ensembles organiques ont dissous peu à peu les caractères propres de chaque plan originel. Le cœur voit ses parois comme l’entrelacement de ces derniers éléments indifférenciées. A mesure de l’arrivée des petits organes, la vitesse de différenciation a augmentée et les sur la surface hasardeuse du trou noir. attributs des quatre régions laissent place à une multiplicité de traces de ce processus de différenciation. Les multiplicités intensives apparaissent au bout cette genèse, dans le creux de cette dissémination sélective de la plus petite singularité. Au hasard des quantités, ce milieu se démarque par la rencontre de tous les accidents conflictuels et de leur articulation. La fin des agencements définit le trou noir,  un centre vide. La  matière s’est arrêtée. Un lieu urbain où les affects se pénètrent, se confondent, un lieu sombre et  humide. On y pénètre depuis la rue arrosée d’une chape de plomb et du bruit continu du flux mécanique.
Le son s’amenuise et on se  retrouve au fond d’une architecture se saturant  elle-même, depuis son intérieur jusqu’à l’épuisement des données quantitatives et contrôlables. Il ne reste que des matières imbriquées les unes aux autres où des passages d’affects tel que des faisceaux de lumières se faufilant dans les pores de l’organisation. Demeure ce cœur vide, impasse urbaine ou bout de ville devenue étrangère à elle-même à force de différenciation des identités programmées et normées.

Entrailles d’une bête hostile à l’intensité d’une ville, en orient, au début d’un millénaire dont l’excitation exacerbée imprime une peur de ne plus bouger. Entrailles d’une bête assagie mesurant sous la chape de lumière aveuglante de l’ère cybernétique la brutalité de son opération, de sa génétique différant la circonscription de l’intégration rationnelle.